Lucien Martinez
 
 
Nationalité: Français

6 voies en 9 :
A la Limite de la Rupture 9a (FA)
Beyond 9a

Descente en Terre Inconnue 9a (FA)
Flesh For Fantasy 9a
Mollans Cullé 8c+/9a
Three Degrees of Separation 9a/+

Vidéos:

 

Fight or Flight



Three Degrees of Separation
 

Interview de Lucien réalisée le 5 janvier 2019:
 

Escalade9 : Salut Lucien, peux-tu te présenter en quelques mots ?

 

Lucien : Pas évident de se présenter en quelques mots. Au tout début, je n'étais pas spécifiquement passionné par l'escalade mais plutôt par le sport en général. J'en pratiquais plein de différents, autant que je pouvais et j'adorais regarder n'importe quel événement sportif à la télé. Même si actuellement je suis un peu monomaniaque de l'escalade, je pense que c'est cet attrait naturel pour le sport qui me définit le mieux.

 

Escalade9 : Comment es-tu arrivé à l'escalade ? 

 

Lucien : Ma mère connaissait un moniteur et, vu qu'avec mon frère on s'amusait à grimper sur la tuyauterie, elle s'est dit que ça nous plairait peut-être. Alors elle nous a inscrit à des cours de grimpe. Ensuite, à 8 ou 9 ans, quand on a déménagé à Montauban, j'ai eu un accès libre à la salle, je pouvais y aller à pied : j'ai commencé à devenir passionné.
 


Séance de bloc à Sanetch en Suisse - Photo: Caroline Sinno

 


Escalade9 : Je crois que tu as passé pas mal de ton temps à Supermanjoc. Peux-tu nous parler de cette falaise ?

 

Lucien : Supermanjoc, c'est en fait un secteur de la falaise de Manjocarn qui elle-même se situe dans les gorges de l'Aveyron, 1 ou 2 km en aval de Saint-Antonin-Noble-Val. Il s'agit d'une baume deversante exposée Nord-Ouest avec majoritairement des voies dans le 8, quelques voies dans le 7, un 9a et un ou deux projets qui résistent. J'y ai effectivement passé beaucoup, beaucoup de temps à travailler des voies. J'y suis allé en plein été par 35°C, en automne quand la température se rafraîchit et qu'il est temps de faire les croix, en mars/avril quand les résurgences de l'hiver ont fait pousser une prairie sous le dévers, j'y suis même allé en plein mois de janvier quand il fallait grimper en naviguant entre les colonnettes gelées. C'est pour cela que je suis très attaché à cette falaise ; si je devais n'en garder qu'une, je choisirais celle-là sans l'ombre d'une hésitation.

 

Escalade9 : C'est là-bas que tu as réussi ton 1er 9a, "Flesh for Fantasy" en 2016. Peux-tu nous décrire cette voie, et nous expliquer ce que tu as ressenti en clippant le relais ?

 

Lucien : « Flesh for Fantasy » (FFF pour les intimes), c'était un peu le mythe local. La voie se tenait au milieu du dévers et, à part le mutant toulousain Eric Siguier qui a failli la faire dans les années 2000, personne n'osait monter dedans. Finalement, Manu Lopez a eu le courage de se mettre un gros chantier. Il a fini par réussir et a logiquement proposé 9a vu l'investissement que ça lui a demandé. Pour être honnête, la voie n'est pas très belle : la partie dure est un empilement de mouvements très physiques sur inversées taillées avant d'attraper une réglette taillée également et de jeter sur une colo. Ensuite, sans pouvoir se reposer, il faut encore ramper sur 15m en 8b. Quand j'ai commencé à essayer FFF, les mouvements sur inversées me posaient de gros problèmes, en particulier le dernier que j'étais à des années lumières de faire. Je remontais régulièrement dans la voie pour m'assurer que je ne bougeais pas et, un jour, j'ai fait le mouve. Alors j'ai insisté et j'ai fini par clipper la chaîne. Je n'ai pas exulté comme pour mon premier 8c+ (situé quelques mètres à droite), probablement parce qu'FFF m'a demandé un peu moins d'investissement. Mais j'ai quand même ressenti ce shoot de bonheur qui vous fait afficher malgré vous un sourire jusqu'aux oreilles pendant au moins une heure !

Au moment de réussir, je sais que j'étais très en forme et j'ai eu l'impression de sortir le run parfait, j'ai donc confirmé le 9a sans trop d'hésitation ni de doutes. Mais, quelques jours plus tard, Joseph Savarino (un fort grimpeur ariégeois) a répété la voie en peu de séances et j'ai senti qu'il n'était pas très sûr de la cotation. Cela m'a fait un peu douter car, après réflexion, ces mouvements sur inversées sont mon antistyle. Aujourd'hui, en ayant un peu plus d'expérience, je pense que FFF est un vrai 9a et que Joseph était juste mutant à ce moment, mais j'ai toujours une petite interrogation au fond de moi.
 


Dans les inversées du crux de "FFF" - Photo: Pierre Trolliet

 


Escalade9 : Et peu de temps après est venu ta première "First Ascent" en 9a, avec "Descente en Terre Inconnue". J'imagine qu'il s'agit là d'une grande satisfaction ?

 

Lucien : « Descente en Terre Inconnue » est en fait une connexion (logique à mon sens) entre un 8c+ et un 8c, deux voies qui avaient déjà été réussies. Pour être honnête, je n'ai donc pas vraiment eu le sentiment de faire une première ascension. La satisfaction a tout de même été grande pour la perf et pour le profil incroyable de cette ligne : 15m de grosse rési, 25m de plafond avec des repos pendus par les pieds qui n'existent nulle part ailleurs et 10m de rési en compression pour sortir de la grotte et faire monter un peu la difficulté.

Pour en finir avec cette voie, j'ai proposé 9a parce qu'elle m'a semblé un cran plus dure que les 8c+ classiques en conti que je connais (« Moksha », « Joe Blau » ou « Blanquita » par exemple). Mais, en même temps, je pense que c'est nettement moins dur que certains 9a de conti comme le fameux « A Muerte Bilou » de Seb Bouin à la Ramirole. Même si je pense réellement que ça vaut 9a (un petit), comme pour FFF, j'ai un petit doute sur la cotation.

 

Escalade9 : Peux-tu nous décrire ton entraînement ?

 

Lucien : Pour l'entraînement, je suis un adepte de la méthode prônée par Pep Guardiola en football : ne jamais s'entraîner sans ballon, même pour travailler le physique. J'essaie donc de mettre ça en application pour la grimpe : faire du bloc pour travailler la force et faire des circuits divers pour travailler la rési et la conti. En un mot, je m'entraîne en grimpant. Je n'ai absolument aucune certitude sur l'entraînement. Il y a des gens qui deviennent mutants en ne faisant que grimper et d'autres qui le deviennent en faisant principalement de la préparation physique des tractions et des suspensions lestées. Même s’ils ne l’avouent pas forcément, la seule chose qui les rassemble, c'est d'ériger la volonté de progresser et de faire des croix en priorité absolue.

 

Escalade9 : J'ai pu lire que tu ne te débrouilles pas mal en bloc, avec entre autres une ascension - et une décotation - de "Jour de Chasse" à Fontainebleau. Alors bloqueur, falaisiste ou les 2 mon capitaine ?

 

Lucien : Falaisiste. En tout cas, ce sont des voies de falaises qui me font le plus rêver et qui me donnent le plus envie de progresser et de m'entraîner. De plus c'est en falaise que j'ai le plus de chance de faire des grosses perf ! Mais j'adore le bloc, j'en fais beaucoup et je me prends complètement au jeu.

« Jour de chasse », c'est une blague gigantesque. Après avoir essayé pas mal de blocs dans tous les styles, j'ai pu commencer à me faire une idée assez précise de mon niveau. Quand je l'ai fait, les conditions n'étaient pas exceptionnelles et j'ai fourni un effort de 8a (et pas forcément un dur). Par prudence, et en admettant que ce soit mon plus pur style, j'ai annoncé 8a+ ; dans tous les cas, on est infiniment loin du 8c initial. Mais attention, à la décharge des autres ascensionnistes, la majorité a fait le dernier mouvement avec une méthode beaucoup difficile que moi. Comme ils l’ont fait, le bloc devait à mon avis valoir un bon 8b.
 


A Fontainebleau dans le 7B+ de "Jacques dans la boite" - Photo: Caroline Sinno

 


Escalade9 : Puisqu'on parle décotation, qu'en est-il de "Mollans Culé"?

 

Lucien : « Mollans Culé », ce n'est pas exactement une décote. Elle a été soumise à 8c+/9a par Adam Ondra puis Seb Bouin. Ensuite, Arthur Guinet l'a faite et je ne sais pas exactement ce qu'il a pensé de la cotation, on m'a dit qu'il pencherait plutôt pour le 9a mais officiellement c'est resté 8c+/9a. Personnellement, pour des raisons que je ne vais pas détailler ici, je suis plutôt contre les /. J'essaie donc au maximum de trancher. C'est ce que j'ai fait avec « Mollans Culé » : la voie m'a paru plus proche du 8c+ que du 9a. Mais, encore une fois, je ne suis pas sûr de mon coup car j'ai eu droit à des conditions exceptionnellement froides qui me sont très favorables (question d'adhérence de la peau). Mon point de vue a donc peut-être été un peu biaisé... Quoi qu'il en soit, « Mollans Culé » reste pour moi un très grand souvenir de grimpe.

 

Escalade9 : Certains t'ont vu travailler "Fight or Flight" à Oliana. Où en es-tu de ce projet ?

 

Lucien : J'ai essayé « Fight or Flight » à peu près en continu pendant tout l'hiver dernier. J'avais pris une année sabbatique exprès pour ça. Finalement je n'ai pas réussi. Même si physiquement j'étais clairement en dedans, j'aurais peut-être eu une chance de réaliser le hold-up s'il y avait eu plus de jours de grand froid (il n'y en a eu que 3 ou 4 dans tout l'hiver). Evidemment, je n'abandonne pas mes rêves aussi facilement mais je ne suis plus en année sabbatique et j'ai besoin d'y retourner vraiment bien entraîné, sinon, je n'aurai presque aucune chance de réussir. Tout cela pour dire que je vais bien me préparer et y aller 15 jours en février.

 

Escalade9 : Et en dehors de cette voie, quelle est celle qui te fait rêver ?

 

Lucien : « Fight or Flight » est une très belle voie mais je dois avouer que la cotation 9b n’est pas étrangère à ma motivation. Il y en a d’autres qui me font plus rêver encore, trois en particulier. D'abord « 3 Degrees of Separation », la fameuse ligne de Céüse avec les trois jetés. J'y ai mis un nombre d'essais absolument incalculable et je prévois encore quelques salves cet hiver en essayant de profiter du froid glacial qui règne là-haut. Il y a aussi « Es Pontas » (l’arche de deep water qu’on ne présente plus) et, enfin, un incroyable projet de Flatanger qui a résisté à Adam Ondra : « Kangaroo's dyno ». La ligne propose une section dure absolument parfaite composée d'un 8a bloc enchaîné avec un immense jeté particulièrement esthétique. Pour moi, il est incompréhensible qu'Adam ne se soit pas plus acharné dedans alors qu'il l'a lui-même équipée.
 


Dans "Three Degrees of Separation", à Ceüse - Photo: Symon Welfringer

 


Escalade9 : Et la plus belle que tu aies faite ?

 

Lucien : Dur à dire car j'ai fait beaucoup de voies qui incarnent selon moi une forme de perfection. « Dessèchement Planétaire » dans les Gorges du Tarn me vient peut-être en premier à l'esprit quand je pense à la voie la plus parfaite que j'ai enchaînée. Je suppose que vous l'avez deviné, j'ai un faible pour les jetés. Je crois que les voies avec ce type de mouvements sont celles qui stimulent le plus mon sens esthétique.

 

Escalade9 : Quel est ton plus bel échec en escalade ?

 

Lucien : Encore une question difficile car, en escalade après-travail, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, l'échec n'existe donc pas vraiment. En à vue, mes échecs sont à la fois très fréquents et très laids. Après mure réflexion, mon plus bel échec remonte peut-être à mes 8 ans, lors de mon tout premier stage d'escalade. L'objectif était de choisir une voie, de la travailler en moulinette et puis de la faire en tête à la fin du séjour. Tout le monde avait choisi du 5a, du 5b ou du 5c pour les tous meilleurs. Moi, j'avais repéré un dièdre en 6b que je trouvais très beau. J'ai tenu absolument à essayer celle-là malgré la perplexité manifeste de mon moniteur. J'ai travaillé la voie en moulinette comme si de rien n'était pendant deux ou trois jours et, le jour J, je suis resté bloqué à la première ou à la deuxième dégaine (je ne me souviens plus exactement). Je suis redescendu totalement humilié et je me suis mis à pleurer. Il est très amusant pour moi de remarquer que presque 15 ans plus tard j'en suis arrivé à refaire exactement la même chose : essayer les voies qui me font rêver même si elles sont sur le papier beaucoup trop dures pour moi et passer mon temps à échouer en attendant un petit miracle.

 

Escalade9 : Si je ne me trompe pas, tu a créé une page Facebook "Arnaque, Grimpe et Polémiques", et tu travailles pour Grimper Magasine. Tu as également ton propre site lucien-martinez.com. Peux tu nous parler de ces activités?

 

Lucien : J'ai créé la page « Arnaques, Grimpe et Polémiques » il y a quelque temps avec des amis. À cette époque, je n'avais absolument pas l'intention de me lancer dans le journalisme, c'était juste pour m'amuser à faire de l'humour un brin satirique et très bon enfant. Je continue de temps en temps à faire un petit post sur la page et, même si certains ne comprennent pas toujours les blagues, je crois que ça fait bien rire les gens ce qui est une excellente chose ! Entre temps, j'ai décidé à titre professionnel de me lancer dans le journalisme. C'est dans le cadre de ce projet que j'écris des articles pour Vertical et Grimper, je fais également des news web pour ce dernier. À l'avenir, j'aimerais bien pouvoir collaborer plus en profondeur avec Grimper car j'ai énormément d'idées et je suis attaché au concept du magazine papier. On verra ce que ça donne. J'ai aussi créé mon site internet pour que les gens puissent avoir un aperçu facile de qui je suis et de ce que je produis. Il me permet aussi de partager quelques réflexions un peu originales qui n'entrent pour l'instant dans aucune ligne éditoriale.
 


Dans le jeté de "Fight or Flight", le gros projet en 9b de Lucien - Photo: Pierre Trolliet

 


Escalade9 : Fin 2000, il y avait moins de 20 voies en 9 dans le monde. Fin 2010, on en trouvait plus de 250, et il en existait plus du double 5 années plus tard. Comment expliques-tu cette évolution?

 

Lucien : Même s'ils sont bien réels, les facteurs évidents comme les augmentations du nombre de pratiquants, du nombre de voies et du niveau physique des grimpeurs ne sont probablement pas suffisants pour expliquer cette évolution. Je pense qu'en plus les barrières mentales explosent les unes après les autres. Les gens ont de moins en moins peur de se mettre des gros projets et de grimper à leur limite.

 

Escalade9 : Quels sont les grimpeurs qui t'inspirent ou que tu voudrais remercier ?

 

Lucien : Question très difficile car il y a factuellement un très grand nombre de grimpeurs qui m'inspirent. Trois sortent tout de même du lot. Pierre Trolliet d'abord. C'est un grimpeur toulousain avec qui j'ai beaucoup grimpé et à qui je dois de ne plus avoir honte de travailler (indéfiniment) les voies. Même si elles les font rêver, la plupart des gens n'osent pas travailler les voies longtemps parce que ça donne en quelque sorte une image de galérien. Moi j'étais aussi comme ça. Mais pour Pierre Trolliet c'était exactement l'inverse, pour lui, ce qui était honteux, c'était ne pas travailler les voies, cela revenait en quelque sorte à s’échapper. Pour moi, ça a été une révélation car c'est purement et simplement à son contact que j'ai peu à peu assumé mes rêves. Sans son influence, je n'aurais probablement jamais pris l'initiative de mettre des centaines d'essais dans « 3 Degrees of Separation » ou « Fight or Flight » sans que l'idée d'abandonner ne m'effleure l'esprit. Et si je réussis un jour ces voies ce sera en grande partie grâce à lui.

Ensuite il y a l'inévitable Chris Sharma. Non seulement c'est lui qui a libéré les voies qui m’inspirent le plus mais il a aussi inventé le concept visionnaire de King Line où dans une même ligne, s’entremêlent beauté et la difficulté : c’est exactement ce qui me fait vibrer en escalade.

Enfin, il y a Charles Albert à côté duquel Chris Sharma est probablement un apprenti visionnaire. Il serait trop long d'expliquer ici pourquoi mais, d'une certaine manière, il ridiculise par son élégance l'ensemble de l’escalade de haut niveau.

 

Escalade9 : Des sponsors à remercier également ?

 

Lucien : Je fais partie de la team Crimp'oil mais vue que c'est l'entreprise de ma copine je ne sais pas trop si ça compte ! Sinon pas l'ombre d'un sponsor.

 

Escalade9 : Autre chose à ajouter ?

 

Lucien : Une remarque sur la base de données Escalade9 : plus le temps passe, plus il y a de voies et de grimpeurs dans le 9, plus il est difficile de s'y retrouver et plus la base de données devient utile et prend de la valeur ! Il faut donc absolument qu’elle perdure car c'est une mine d'informations un peu plus précieuse chaque jour !




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